« Il m’a pris beaucoup de choses, mais pas ma liberté »

« Il m’a pris beaucoup de choses, mais pas ma liberté »

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C’est un récit poignant, mais glaçant. Comme tant d’autres, mais qui restent murés dans le silence. Ce récit qu’a accepté de nous livrer Sonia, c’est celui d’une femme victime de violences conjugales. Pendant plus de trois ans. Avant qu’elle ne dise stop et rencontre les bonnes personnes pour l’aider à s’en sortir…

« Cela dure depuis mon mariage en 2016. On s’était rencontré en 2015 et tout est allé crescendo. La première gifle, puis les coups, le harcèlement. Avec l’alcool et la jalousie au milieu. Mais on trouve toujours une excuse pour passer outre. On prend pitié de lui, on se rend compte qu’il est malade et on se dit que c’est un appel à l’aide. Je voulais essayer de le sauver… »

Sonia, un nom évidemment d’emprunt, a 38 ans aujourd’hui. Elle a tout supporté, tout enduré, tout encaissé. Seule, face à son bourreau. « Le coup de trop, dit-elle, c’était pendant la nuit de noces à l’étranger (déjà la veille, je ne voulais pas me marier…), je me suis retrouvée inconsciente dans la douche, la tête ouverte. Je voulais aller voir les pompiers mais je n’ai pas pu. Il a compris qu’il était allé trop loin et pensait qu’il irait en prison. J’avais des bleus partout pendant trois semaines. Je me suis soignée comme j’ai pu. » S’en est suivie une grosse dépression pendant un an. Coupée du monde. Sans amis ni aide. « On travaillait ensemble mais je n’avais plus l’envie d’aller bosser. J’étais consciente que quelque chose n’allait pas. »

Seulement, c’est dur d’en parler. Donc Sonia n’en parle pas. Juste à sa voisine qui lui suggère de « rester » parce qu’il dit à cette voisine qu’il « l’aime ». D’ailleurs, en société, il fait très bonne figure. C’est un homme modèle, aimant envers « Sa » femme, devant les gens. Mais dès le retour à la maison, le monstre ressort. Et « la culpabilité revient toujours à la victime, constate Sonia. C’est toujours moi qui avais mal fait… »

De trop nombreux « coups de trop »

Entre quelques violences psychologiques, « l’autre » coup de trop, c’était devant sa fille. Sonia se retrouve privée de carte bleue. « Je n’étais plus autonome. Un jour, il m’a dit : « Prends tes affaires et vas-t’en ». Je suis partie immédiatement. J’ai dû appeler ses parents car il ne voulait pas me donner les clés du véhicule. Ça s’est terminé en bagarre. » Sonia prend finalement la poudre d’escampette. Trois semaines dans un camping puis dans un logement. Elle est toujours en lien avec lui à cause du travail… Il avait la main mise sur elle et la suppliait de revenir. « Une fois, il a tout jeté par terre au boulot. J’ai laissé mes affaires et je m’en suis allée. »

Le commissariat lui refuse sa plainte car elle ne dépendait pas de celui-ci. Tout le monde lui ferme les portes. Personne ne la comprend. Il savait où Sonia habitait, il venait lui « mettre » la pression. « Ou tu reviens, ou je te mets la misère et je te tue », l’invectivait-il. Alors elle est repartie avec lui, mais pour « mieux repartir », « faire le canard » et « s’échapper ».

Entre « Reviens » et « Je vais te tuer »

Encore six longs mois d’attente durant lesquels elle essaie de mettre de l’argent de côté. Et puis, encore un « coup de trop », lors d’une soirée pour la saint-Valentin. « Il m’a fracassée parce que j’ai demandé à son fils de sortir le chien. » Coups de poings, de pieds. Traînée par terre par les cheveux. « Je me suis débattue mais je n’ai pas la force d’un homme, dit Sonia, toute fluette. Il m’a mis un coup de pied dans la poitrine, je ne savais plus respirer, je voulais m’échapper. Mais il m’a dit de rester à côté de lui. Il croyait à la réconciliation sous la couette. » Elle finit tout de même par prendre le téléphone pour appeler son frère.

« On a pris la route, c’était un calvaire. J’avais mal partout, une côte fêlée. Il voulait me tuer. Il disait qu’il allait m’enterrer et que c’est ce qu’il aurait dû faire depuis le début. ». Il sait qu’il est en train de perdre Sonia, qu’elle va dévoiler sa véritable personnalité. Elle a juste le temps de récupérer sa fille – issue d’une précédente union – et de l’amener chez son père. « Je voulais qu’elle comprenne que je ne l’abandonnais pas. » Sonia parvient à voir un médecin légiste. « Ça m’a permis de comprendre qu’il fallait que je fasse quelque chose. » Comme une impression de déjà vu…

Toujours en contact avec sa femme pour le travail, il continue d’alterner entre le « Reviens » et le « Je vais te tuer ». Sonia ne sort plus sans sa bombe lacrymogène. Il lui propose de lui payer un logement bien à côté de chez lui. Elle dit oui, « ok, on essaie une semaine pendant les vacances de février avec ma fille ». Mais le harcèlement continue.

Oser dire stop

« Stop. Il fallait que je m’éloigne pour m’en sortir. Alors j’ai entrepris les démarches. » Le Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF), l’assistante sociale, la psychologue. Son idée était de revenir à côté de sa fille, car son frère qui la logeait à cette période devait déménager dans un autre département. « J’étais donc à la rue, mais je suis tombée sur les bonnes personnes. Elles ont vu que je ne pouvais pas rester comme ça. En avril 2019, elles m’ont proposé de rejoindre le foyer d’hébergement pour les femmes victimes de violences conjugales à Béziers. Pour nous sauver, ma fille et moi, il fallait que je le fasse. »

Et elle l’a fait. « Sans eux, je n’en serais pas là. J’ai eu un super accueil, ils font tout pour que l’on soit bien ici, y compris des séances de relaxation !, sourit-elle. Même ma famille n’a pas pu faire ce que les personnes du foyer ont fait. Je pense à Ilhan Igueld ; la coordinatrice du centre, Fanny Sanchez ; la psychologue, la maîtresse de maison ; la juriste ; ceux de la permanence du CIDFF ; la conseillère en insertion professionnelle ; etc. Les gens que l’on aime ne sont pas compétents pour pouvoir réaliser cela. Il devrait tellement avoir plus de centres comme celui-ci. »

Au foyer, Sonia a eu une « grosse prise de conscience ». Et ressenti le « besoin d’en parler ». Elle a perdu ses parents et fait des passages en foyers donc elle s’estimait « assez forte ». « J’ai toujours tout géré mais là, il fallait que cela sorte. J’ai encore des flashs des violences qui me reviennent. » A Béziers, Sonia parle avec d’autres femmes qui ont vécu ce cauchemar éveillé. Elle se sent « en sécurité » même si son bourreau continue de lui envoyer des photos. « Je me dis qu’il fallait changer de vie, je me demande pourquoi je n’ai pas fait ça avant… Il m’a pris beaucoup de choses, mais pas ma liberté. »

Ne pas oublier pour ne pas reproduire

Aujourd’hui, Sonia est toujours au foyer d’urgence, en plein divorce. Elle y restera sûrement jusqu’au procès. Un logement lui sera attribué mi-décembre. Pour un nouveau départ. En attendant, dit-elle, « je prends soin de moi et de ma santé. Je galère, je suis au RSA, mais ce n’est pas grave, j’ai trouvé du travail et j’ai rencontré quelqu’un ! »
Certes, elle reste dans la méfiance et n’oubliera jamais car il « ne faut pas, pour que cela ne se reproduise pas », mais elle croit en l’amour, lâche-t-elle. « A mon sens, il faut pardonner. Si on reste dans la peur et la haine, on reste avec lui. Et mon droit en l’amour, il n’a pas réussi à me l’enlever ».

Ce que la victime voudrait dire aux autres qui se terrent dans le silence ? « Il ne faut pas avoir peur de partir. De parler. Ce qu’elles ressentent, ce n’est pas de l’amour.  Il faut se tourner vers les bonnes personnes, comme celles du foyer où je suis. » Sonia envisage même d’adhérer à l’association « Putain de guerrières ». Et va « parler encore pour que les autres comprennent. C’est un combat qu’il faut mener. Ça paraît tellement normal de taper une femme ». Ce que Sonia martèle désormais ? « Il y a un après où l’on peut être bien, heureuse et continuer à vivre. Ta vie de femme, tu dois la vivre, pas la subir. » Dont acte.

3919 

C’est le numéro à composer lorsqu’une femme est victime de violences. L’appel est anonyme, gratuit et n’apparaît pas dans l’historique du téléphone. Ce numéro est accessible 7 jours sur 7 de 9h à 22h du lundi au vendredi et de 9 h à 18h les week-ends et jours fériés.
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