La Pieuvre : le journal qui veut faire couler de l’encre

La Pieuvre : le journal qui veut faire couler de l’encre

Elle faisait défaut sur notre territoire depuis quelques temps, la presse satirique. Plus maintenant. Avec La Pieuvre du Midi, Pierre-Emmanuel Azam et son équipe décortiquent avec humour, légèreté mais beaucoup de sérieux, les affres du mundillo politique biterrois. Il participera ce 5 octobre à 17h30 à un café-presse à la MAM aux côtés des dessinateurs Aurel, Monsieur K. et du journaliste Guilhem Richaud. Rencontre avec celui qui se cache derrière son céphalopode à 6 tentacules…

Pourquoi avoir choisi de remettre la presse satirique au goût du jour sur ce territoire ?

J’ai créé La Pieuvre du Midi pour rentrer dans la tradition biterro-biterroise. Pour remonter aux sources, au début du XXe, deux journaux, Le Fouet et Tout Béziers y passera, étaient publiés ici. Puis dans les années 80, un autre herzatz de la presse satirique, Le Peinard déchaîné – déclinaison de l’émission de Jean-Paul Jorge sur Radio Peinard – est apparu. Cela n’a pas tenu très longtemps mais je m’inscrivais dans cette mouvance de la presse satirique qui est une spécificité française et biterroise. Or, depuis quelques temps, à l’inverse de Sète avec « L’œil de Moscou » de Pascal Granger et Montpellier avec l’Agglorieuse, Béziers n’avait pas de presse satirique attitrée. Il fallait combler ce vide. J’ai trouvé que pour assouvir mes deux passions, le dessin et le journalisme, et dépeindre l’actualité du landerneau politique biterrois, c’était la meilleure des choses. Avec, pour modèle, dans mon esprit, non pas Charlie Hebdo mais plus les Guignols de l’info sous l’ère post-Bolloré !

Un mot sur votre parcours ?

Je suis comme mon journal : Biterrois jusqu’au bout des ongles, j’y suis né. Mes ancêtres remontent ici minimum au début du XIXe siècle. Mon aïeul était coiffeur à la rampe des Poilus. Mon arrière-arrière grand-père a fait partie de l’orchestre du Théâtre de Variétés. C’est la raison pour laquelle je m’octroie de dire que tout le monde est le bienvenu chez moi, dans ma ville…
Côté professionnel, j’ai commencé au Républicain de l’Essonne chez Serge Dassault et j’ai poursuivi à l’Hérault du jour de Béziers de 2004 à 2015. Lorsque j’ai été licencié de ce dernier pour raison économique, je me suis dit qu’il était peut-être temps de lancer ce projet de satirique que j’avais en tête depuis 2012. Cela a pris 9 mois de gestation, comme une grossesse normale, et l’accouchement s’est déroulé, aux forceps, le 25 mars 2016.

Comment se porte le bébé dans ce monde féroce d’une presse en mutation ?

On vit cahin-caha (plutôt caha que cahin), mais on a trouvé notre public, nous avons un noyau dur. Par le bouche-à-oreille, les réseaux sociaux, le journal est de plus en plus découvert. Son originalité est qu’il n’engendre pas de l’eau tiède, soit on l’aime, soit on le déteste. Il laisse peu de personnes indifférentes, ce qui était le but du jeu à la base. Certains disent qu’on ne va pas assez loin, d’autres trop. Parfait, on est dans l’équilibre !

Est-ce difficile de passer du statut de journaliste àcelui de patron d’un journal ?

C’est très dur. Mais je me suis entouré de bonnes personnes, avec 5 confrères dans mon noyau dur et des intervenants occasionnels qui «passent le peigne », m’apportent un éclairage et me permettent de sortir des scoops. Je délègue très peu au niveau rédactionnel mais beaucoup au niveau administratif.

Qu’est-ce que la satire vous offre ?

Elle me permet de rire, m’amuser, d’ironiser. Et de faire passer par l’humour certaines informations ou des décryptages que d’autres ne font pas. Le ton est différent, donc je vois l’actualité de manière différente.Quand j’étais ado, certains de mes congénères ne se tenaient informés de l’actualité que par le prisme des Guignols. Au final, nous étions au courant de tout mais avec un point de vue critique.

En marge de ça, si je me moque beaucoup, si je dénonce parfois, mes informations sont toujours vérifiées et je ne tape jamais gratuitement. J’essaie de décrypter le modus operandi du petit monde politique biterrois. Tout ce monde relève d’une forme de théâtralité, parfois du grand-guignol. Béziers est vraiment une ville exceptionnelle à traiter « journalistiquement et satiriquement » parlant.

Comment vous êtes-vous trouvés avec Monsieur K., le caricaturiste du journal ?

Par une relation commune. On a pris un café, il nous a fallu 10 minutes (peut-être 9… ou 11) pour nous entendre. J’adore le mouvement de ses dessins que je trouve similaire à celui de Hergé dans Tintin. C’est dynamique,drôle, à tiroirs… J’aime son humour jusque dans ses running-gags où il excelle.Je lui laisse une immense liberté. Même si son croquis est l’antithèse de mon article (rarement), je le laisse car il a le droit, en tant que journaliste lui-aussi,de ne pas partager mes opinions. On nous dit aussi parfois qu’on a l’esprit grivois, étonnant pour des habitants qui portent « Biterrois » comme nom. Je leur réponds que c’est « rabelaisien », ça les calme tout de suite. On peut tout se permettre quand on est « rabelaisien », non ?

Vous subissez des pressions ?

Oui, énormément. Avec un peu de bouteille, je m’aperçois que les saints qui sont autour de Dieu sont beaucoup plus cons que Dieu lui-même… Parfois, on n’en mène pas large quand on sort certaines unes. Il faut savoir les gérer et prendre du recul, rien n’est grave ! Reste que personne ne me tient la plume et que le droit à la caricature est immense.

Est-ce que, en tant que journal satirique, vous vous estimez libre de tout dire ?

On n’est pas libre de tout dire à partir du moment où c’est diffamatoire ou si cela incite à la haine. Nous y faisons évidemment très attention, mais nous ne nous sommes pas interdit grand-chose. Notre pays est beau et extrêmement libre. Je trouve qu’il y a plus d’auto-censure que de la véritable censure. Est-ce que l’on va attaquer Courbet pour L’origine du monde ou mettre des post-it sur le sexe des statues grecques ?

Est-ce que le journal prend toute votre vie ?

Cela me prend beaucoup de temps et d’espace dans ma tête mais pas tout. J’ai une famille, je vais au cinéma, je lis la presse ou des bouquins qui m’aèrent l’esprit, sur le sport par exemple, ça me décontracte et j’en ai besoin.

Au fait, pourquoi une pieuvre ?

Ce n’était pas mon idée. A la base, j’ai même pensé à prendre le nom de « Tout Béziers y passera », avant d’abandonner cette option. Sinon, on a peu hésité entre la pieuvre et le hibou. Le hibou, on pouvait facilement le décliner avec ses yeux. Quant à la pieuvre, c’est la mer, la Méditerranée à laquelle je suis attaché. La pieuvre, c’est aussi le méchant dans James Bond, Captain America, etc. Cela me plaisait d’être un animal pas très sympathique. Alors oui, ma pieuvre n’a que six tentacules, mais dans une ville où notre chameau n’a qu’une bosse, c’est raccord !