« Mettre avant tout les victimes à l’abri »

« Mettre avant tout les victimes à l’abri »

Ouvert à Béziers depuis janvier 2019, le centre d’hébergement d’urgence pour les femmes victimes de violences conjugales offre un repaire et un accompagnement à celles qui ont « osé » partir. Et briser le silence. Harcèlement psychologique, isolement, coups, elles ont décidé d’y mettre fin. Philippe Andres, le directeur de l’Amicale du nid qui gère la structure, nous parle de ce projet collectif qui a permis de sauver la vie de certaines de ces femmes qui ont « toutes une force immense ».

Pourquoi un foyer d’urgence sur le Biterrois ?

Le réseau de santé de Béziers regorge d’acteurs très investis sur le territoire. Sa commission « violences conjugales » a réalisé un diagnostic. Les acteurs locaux et associatifs ont identifié un besoin important d’hébergement d’urgence pour ces femmes il y a trois ans. Or, c’était un manque dans le Biterrois. Prenons par exemple la police ou l’hôpital, ils ne savent pas toujours quoi faire face à ce genre de situation. Rien n’existait d’autre que des nuitées d’hôtels, sans accompagnement.
Il fallait donc un vrai centre qui accueille et accompagne socialement les victimes et leurs enfants. Les pouvoirs publics se sont saisis de la question. Ils ont alloués des crédits à la Direction départementale de la cohésion sociale (DDCS) et au Conseil départemental, qui octroient 75 000 euros chacun. L’OPH Béziers Méditerranée Habitat a quant à elle proposé la location d’un immeuble et réalisé les travaux de rénovation. Enfin, l’Agglo a financé l’investissement mobilier et les aménagements. L’Amicale du nid a été retenue pour gérer la structure.

Quels sont les éléments qui ont fait pencher la balance en votre faveur ?

L’Amicale du nid est une association nationale qui existe depuis 1946. Elle accompagne les personnes en situation de prostitution. Ici, à Béziers, nous assurons notre cœur de métier puisque la prostitution a été reconnue en 2011 comme une violence faite aux femmes. Désormais, nous travaillons aussi avec les femmes victimes de violences conjugales. Nos travailleurs sociaux connaissent le système de violences et le modus operandi de leurs acteurs. Nous avons aussi proposé une forme originale de projet en lien avec la police et la gendarmerie en mettant à disposition une place d’urgence utilisable H24. Ce qui peut permettre à une femme qui se serait rendue à l’hôpital avant d’être orientée vers le commissariat, d’avoir un pied à terre car les forces de l’ordre ont un badge d’accès. Les victimes qui auraient quitté le domicile sans avoir eu le temps de prendre leurs affaires disposent d’une chambre avec un lit fait et des brosses à dents pour les enfants.

Comment fonctionne le centre ?

Il dispose de dix places d’hébergement dans des appartements autonomes. Un co-hébergement est également possible. La première urgence est de mettre les femmes à l’abri et de les éloigner des violences. Donc nous leur offrons un lieu réconfortant dont l’adresse reste ultra-confidentielle pour leur sécurité. L’hébergement accueille aussi leurs enfants qui ont une salle avec des jeux provenant de nombreux dons. Les victimes peuvent y faire une pause et être entendues. Pour beaucoup d’entre elles, c’est la première fois qu’elles mettent des mots sur ces violences et certaines sont passées à deux doigts de la mort. Elles discutent beaucoup entre elles, font parfois des sorties.

Quelle est votre approche ?

Dans les violences conjugales, les stratégies – conscientes ou pas – des auteurs sont l’isolement, l’emprise, la privation (confiscation de carte bleue, de papier, etc.), l’intimidation, la victimisation du type « Si tu portes plainte, on va me renvoyer ». Elles prennent conscience que d’autres femmes ont vécu les mêmes choses. Le projet est axé sur le collectif. Nous les valorisons sans cesse, elles ont une force immense et juste besoin d’un coup de pouce.

Qu’est-ce qui pousse finalement ces victimes à franchir votre porte ?

Pour la plupart des victimes, les violences psychologiques étaient installées mais ce sont les violences physiques qui font le déclic. Il y a toujours une graduation , une violence psychologique ne reste pas dans la durée.

Combien de temps peuvent-elles rester ?

Il y a d’abord une période de mise à l’abri de 15 jours. C’est pour ces femmes le temps nécessaire pour savoir si elles veulent rester ou non. Ensuite, la période de stabilisation peut aller jusqu’à six mois, mais en moyenne, leur passage dure 44 jours.

Vous proposez également un accompagnement…

Oui, les personnes accueillies disposent d’un appui dans les démarches médico-sociales et juridiques. Cela peut aller de la réouverture de droits au dépôt de plainte en passant par la visite chez un médecin. Nous les orientons aussi vers l’autonomie, et, quand elles en ont la force et la possibilité, elles partent dans un logement autonome. Le centre emploi une assistante sociale coordinatrice, une psychologue et une maîtresse de maison qui les accompagne dans la vie quotidienne. Une équipe du CIDFF (Centre d’informations sur les droits des femmes et des familles) intervient dans le centre.

La parole se libère ?

Cela commence, même si ce n’est pas encore suffisamment. Depuis l’ouverture en janvier, nous avons accueilli 56 personnes (27 femmes et 29 enfants). 35 sont sorties, mais nous en avons refusées 24 et 38 enfants. Sans compter celles qui restent seules et dans le mutisme. Le grenelle qui vient de se tenir a affiché vouloir créer plus de places. Ce sera notre objectif l’an prochain si nous avons les moyens d’encadrement nécessaires : s’agrandir – car notre bâtiment offre cette possibilité – et les aider à sortir du silence… Lorsque les femmes arrivent ici, il y a beaucoup de choses qui sortent. Beaucoup de larmes. Beaucoup de colère. Puis viennent les remerciements car elles n’imaginaient pas un jour pouvoir partir…

Que faire si l’on est victime ou témoin de ces violences ?

Appeler le 39 19. C’est le numéro à contacter pour toutes elles qui sont victimes de violences conjugales, sexuelles, psychologiques, mariages forcés, mutilations sexuelles, harcèlement, etc. L’appel est anonyme, gratuit et n’apparaît pas sur l’historique du téléphone. Il propose une écoute, il informe et il oriente vers des dispositifs d’accompagnement et de prise en charge. Ce numéro est accessible 7 jours sur 7 de 9h à 22h du lundi au vendredi et de 9h à 18h les week-ends et jours fériés. En cas d’urgence subsistent le 17 ou le 112 depuis un portable.

L’info en +

Des chiffres glaçants

En 2017, 130 femmes ont été tuées par leur (ex)-partenaire, officiel ou non, soit une femme tous les 2,8 jours*.
25 enfants ont été tués par l’un de leurs parents dans le cadre de violences conjugales. Quant aux violences physiques et sexuelles, moins d’une victime sur 5 déclare avoir déposé plainte.

Le rapport complet est à consulter ici.

* Secrétariat d’État chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations. Lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes – novembre 2018